Déc. 2019 : Qu’en est-il du sacré aujourd’hui ?

par Claudine Bénot, membre de la section « Théâtre » de l’U.R.CI.
Revue Rose Croix n° 256 – Hiver 2015 – Pages 4 à 11

Nous entendons souvent dire qu’il y a aujourd’hui, dans nos sociétés, une véritable crise du sacré et de la spiritualité. Elle est intervenue en Occident dès le XIXe  siècle, avec le développement de la science et de la technologie, cause de ce qu’on a appelé « le désenchantement du monde». Le sacré trouve maintenant difficilement sa place et, par là même, le sens à donner au monde et à notre existence devient, pour certain, de moins en moins évident. Nous allons d’abord nous demander quelle est la signification du mot « sacré » et sa nature. Ensuite, nous  chercherons à comprendre pourquoi notre siècle semble avoir perdu le sens du sacré, que nous pouvons retrouver parce qu’il n’a jamais disparu, mais qu’il ne fait que se voiler pour mieux se protéger et réapparaître dans  toute sa lumineuse Vérité.

L’étymologie nous permet de mieux comprendre le sens véritable des mots que nous utilisons, Et le mot «sacré» nous réserve bien des surprises ! on le trouve dans presque toutes les civilisations les plus anciennes. En Europe, c’est dans un très lointain passé indo-européen qu’il apparaît, sous la forme de sak qui donnera sacer en latin, puis le mot « sacré ». Cette racine sak, radical de nombreux mots, comme « sacre, sacrifice, sacrement, sacraliser, consacrer, sacerdoce, sacrilège », etc., est étroitement rattachée à tout ce qui concerne le monde du divin, sa puissance et sa relation avec les hommes.

Le mot latin sacer qui signifie « sacré  » est utilisé pour désigner ce qui est consacré à une divinité: un temple, une grotte, une montagne, une forêt et tout ce qui renvoie aux rites, aux offrandes, aux sacrifices, aux objets utilisés pour rendre un culte à une divinité, aux livres et textes qui comportent des révélations transmises par Dieu comme par exemple la Bible, la Torah ou le Coran.

Dans la Grèce antique un temple consacré à une divinité devenait sa propriété. Toute personne qui y pénétrait recevait la protection de cette divinité à la condition qu’elle vienne en suppliant, c’est-à-dire que rituellement, elle se mette près de l’autel avec un rameau d’olivier à la main et s’asperge d’eau. Nous trouvons de nombreuses représentations de ce rite de purification sur des poteries, chez Homère déjà et dans les grandes tragédies d’Eschyle et de Sophocle. Le temple était un asylon, c’est-à-dire un refuge inviolable. Le droit d’asile était un droit sacré et son non-respect était considéré comme sacrilège, entraînant souillure et malédiction divine, et était sévèrement puni par les lois humaines. Les églises chrétiennes sont restées officiellement des lieux d’asile jusqu’en 1539.

Revenons au mot « sacré ». Ce terme est ambivalent car il signifie aussi « maudit », mais il faut rendre ce mot avec le sens qu’il avait au départ, c’est-à-dire « voué à la malédiction divine ». Une explication s’impose: ce qui est sacré relie à la divinité, est donc par principe inviolable, digne d’un respect absolu, et ne peut donc pas « être touché sans être souillé ou sans souiller. » Il contient donc implicitement un danger. Le sacré est « fascinant et terrifiant à la fois » écrit Rudolf Otto, philosophe et théologien, la référence en la matière: « fascinant », car il met en contact avec le Divin, mais en même temps « terrifiant» car il peut entraîner la malédiction divine.

On comprend mieux pourquoi, dans les anciennes civilisations mésopotamienne, égyptienne, grecque, une grande importance était accordée, dans les temples, à ce qu’on appelait la « pureté rituelle » qui exigeait la propreté, un vêtement décent, une obéissance absolue aux interdits et une conduite irréprochable conformément aux règles établies. Transgresser ces règles, c’était prendre le risque de devenir impur et rendre impur ce qui était considéré comme sacré, pour avoir été violé. Celui qui n’obéissait pas aux prescriptions était appelé «maudit », c’est-à-dire voué à la malédiction divine, comme nous l’avons précisé, et pouvait même mourir et être mis à mort. Quant au temple souillé, il perdait sa sacralité, mais pouvait la retrouver sous certaines conditions.

C’est le caractère mystérieux du sacré, la racine sanscrite mus de « mystérieux » signifiant « ce qui agit en secret », qui fait naître en l’homme ces deux sentiments apparemment contradictoires, qui s’entremêlent pour mieux se compléter: fascination et terreur. On comprend mieux que dans l’Antiquité, on parlait d’un  « frisson sacré » qui s’emparait de celui qui vivait l’expérience du sacré.

Le sacré est «fascinant » car le mystère attire. Lorsqu’il apparaît, c’est dans sa fonction agissante en tant que promesse de transcendance, de paix intérieure, de plénitude dans un contact avec le Divin, mais il est « terrifiant » car il met l’homme en face de l’inconnu, en face d’une « puissance surnaturelle divine » qu’il craint, qui le domine et le fait entrer dans un espace qui, en fait, lui est à la fois interdit et permis sous certaines conditions. On retrouve cette même ambiguïté à propos du sacré dans de nombreuses civilisations du présent et du passé.

Mais revenons encore à l’étymologie : si le sacré est « digne de vénération », il ne doit pas être profané. Le mot « profane » auquel on oppose souvent le mot « sacré » vient du latin profanum qui signifie ce qui se tient devant le temple », donc en dehors de lui. Quant au verbe « profaner », il prend le sens de « rendre à l’usage profane ce qui est sacré », Le mot « temple » vient du mot grec temno, signifiant « couper » dont le radical « tem » a donné templum puis « temple », Le temple est donc un lieu coupé de l’extérieur et réservé à Dieu, à des rituels ou des initiations qui permettent une meilleure compréhension des lois divines.

C’est pourquoi la plupart des temples, des plus anciens jusqu’à aujourd’hui, sont très souvent protégés par des portiques et un porche  d’entrée ou un vestibule appelé « pronaos » avant de pouvoir accéder à la salle appelée «naos», lieu sacré par excellence, résidence du Divin.

En résumé, tous ces mots, « sacré » « profane » « profané » «pronaos » et temple », pris dans leur sens étymologique, nous permettent de mieux comprendre pourquoi certains lieux, rites et objets doivent être protégés pour ne pas être dépouillés de leur fonction première: permettre aux hommes de se relier au monde divin. Toutes les précautions ont toujours été prises pour les protéger comme nous l’avons vu, pour ne pas les profaner, violer leur caractère sacré et entamer leur pureté originelle. Quant à nous, dans un monde où la spiritualité tend à perdre sa place, nous ne deviendrons pas maudits, mais nous risquons de perdre le sens du sacré et le lien avec la transcendance, si nous ne restons pas attentifs.

Qu’en est-il aujourd’hui du sacré ? On a l’impression qu’il n’existe plus, assurément pour ceux qui sont coupés d’une pratique religieuse ou ne suivent pas une voie initiatique comme celle de l’A.M.O.R.C., par exemple.

Le sacré, comme Jung l’affirme, « est lié à l’homme », Pourquoi ce lien ? Dans toutes les civilisations du monde entier, même les plus archaïques, on trouve des mythes de Création. Ces récits racontent toujours une histoire considérée comme sacrée parce qu’elle parle de l’intervention et de la puissance d’« êtres surnaturels » ou d’un « Dieu » dans la Création du monde. Des rites ont été créés spontanément, ainsi que des rituels d’initiation qui permettent aux initiés de comprendre que tout ce qui existe, à commencer par soi-même, est relié intimement au monde du Divin. Le mythe est, selon Jung, « la révélation d’une vie divine dans l’homme » et nous parle comme « Verbe de Dieu ». Il ajoute que « les images primordiales sont présentes dans notre inconscient collectif et individuel, dès le début de l’humanité, appelées archétypes », et sont « des images innées à l’esprit humain », ce qui lui permet d’affirmer que le sacré « fait partie intégrante de la structure de la conscience humaine» et que « l’expérience que nous en faisons est la source de la conscience même de l’existence» : « avoir conscience du sacré, c’est exister. » Soyons donc rassurés, il n’y a pas de raison pour qu’il disparaisse.

Il va de soi que nous chercherons toujours à dépasser notre condition, c’est-à-dire à la transcender, parce que ce besoin est ancré au plus profond de nous-même, comme Jung nous le rappelle, et qu’il est fondamental de donner un sens à notre existence. On assiste aujourd’hui, dit-on, à un processus de désacralisation du monde, c’est vrai, mais il faudrait plutôt parler de déplacement et de transformation du sacré, car le désir profond d’orienter notre existence vers une transcendance est là, bien présent. Assurément, notre monde actuel est de plus en plus dominé par le rationalisme, le matérialisme et le pouvoir des médias qui «canalisent les aspirations des hommes vers les biens matériels et non spirituels et développent une consommation à outrance », La mondialisation entraîne une globalisation qui « impose les mêmes normes de comportement» et nous fait peu à peu perdre la possibilité de nous émerveiller. Si selon Jung le besoin du sacré fait partie de la structure de notre conscience, le besoin est en nous, mais il apparaît que le support du sacré a changé, et qu’il est recherché ailleurs que là où on l’attendrait.

Peut-on alors parler de déplacement, de transformation du sacré ? Sous quelles formes se manifeste-t-il aujourd’hui ?

On peut d’abord constater que le vocabulaire du sacré s’est déplacé. Il est souvent utilisé pour parler de choses qui ne le concernent pas. Certains ont un attachement quasiment sacré pour ce qu’ils tiennent pour valeur suprême méritant tous les sacrifices, comme l’argent, les jeux ou toute passion destructrice, etc. Ce déplacement du sacré peut conduire à un enfermement, à un repliement sur soi-même, à une vénération qui peut être illusoire, voire même néfaste. On est loin de l’ouverture offerte par l’expérience d’un sacré authentique ouvrant les portes de la spiritualité, de la véritable Connaissance et de la Liberté.

Une étude récente démontre que les nouvelles technologies de l’information et de la communication «deviennent, pour les uns, des totems sacrés (télévisions, ordinateurs, téléphones portables, etc.) qui trônent au milieu de l’espace de travail ou à une place choisie dans la maison ou ailleurs. » Pour d’autres, elles «nous détournent de la vie authentique et nous éloignent de notre humanité ». Pour les technophobes donc, les nouvelles technologies seraient la cause d’une «désacralisation de la nature et de l’ordre naturel des choses ». Pour les technophiles, toujours selon cette étude, « elles entraînent une nouvelle forme de sacralisation liée à l’enchantement, à l’émerveillement, à la fascination ». Certains y voient l’existence d’un véritable « marché de l’âme».

Voici quelques exemples à l’appui: on entend souvent dire que tel grand magasin est «le temple des marques» et ce même magasin d’ailleurs peut en prendre la configuration et ressembler à une cathédrale, avec un hall d’entrée grandiose ressemblant à un pronaos qui le sépare d’un espace non moins grandiose qui pourrait être apparenté à un naos ou temple, où se trouvent toutes les marchandises devenues « cultes» pour la clientèle. À l’entrée, se trouve le gardien de ce « temple », qui a le nom d’«agent de la sécurité » et à l’intérieur sont postés de nombreux « gardiens intérieurs », La passion, pour telle ou telle marque se trouve sacralisée dans la mesure où la posséder répond à une aspiration à la transcendance. L’objet profane sacralisé, par exemple un tee-shirt porté par un grand sportif ou par un chanteur en vogue, devient pour celui qui possède le même un objet « culte» qui le relie directement, croit-il, à celui qui est devenu une idole digne de vénération. Posséder cet objet donne un sens à son existence.

Un autre exemple, extrême certes mais bien réel, est celui des rassemblements ritualisés, réservés à des «initiés », dans des lieux connus d’eux seuls, comme protégés par le secret. Aux cours de ces rassemblements, une certaine musique et parfois l’usage de drogues, hélas peuvent provoquer chez certain, participants une altération de la conscience et donner lieu à de véritables transes apparentées à des délires mystiques, qui leur donnent l’impression de vivre une expérience transcendante. On peut plutôt parler d’une expérience d’un sacré de substitution puisqu’elle prend racine dans l’artifice, la démesure, la recherche de sensations pour échapper souvent à la monotonie du quotidien. Nous savons très bien que la démesure ne permet aucun dépassement de soi, aucune possibilité de transcendance spirituelle.

Pour prendre encore un exemple, dans les stades, appelés par certains « nouvelles cathédrales de la modernité », les grands événements sportifs, tels les Jeux Olympiques, se passent dans des lieux protégés comme des temples et rassemblent un nombre impressionnant d’adeptes fervents appelés « fans », mot anglais venant du mot latin fanum, signifiant «temple », comme par hasard! Mais ce mot a aussi donné le mot « fanatique » ! Les grandes cérémonies, les remises de prix ritualisées, immuables, la communion partagée avec les « dieux du stade », dans un état d’effervescence individuelle et collective, prennent souvent l’allure d’une « grande messe» avec une ferveur, des gestes stéréotypés et des comportements quasi religieux qui peuvent parfois, hélas, dégénérer en violence physique ou verbale. Le culte de la gagne aujourd’hui entraîne parfois le dopage, et des comportements malhonnêtes et violents. De nombreux sociologues et philosophes s’interrogent. Nous sommes loin du caractère sacré des Jeux Olympiques qui avaient lieu à Olympie dans la Grèce antique sous le signe du sacré: (flamme sacrée, lieu sacré, trêve sacrée, récompense sacrée sous forme d’un rameau d’olivier sauvage dédié à Athéna.

Il en est de même lors de concerts qui rassemblent un grand nombre de « fans » qui viennent écouter leurs « idoles » et leur manifester, avec des rites bien précis, leur fidélité et leur vénération dans des débordements excessifs parfois. Le vêtement arraché à l’idole devient objet sacré.

En conclusion, nous pouvons affirmer que ce «sacré» que nous venons d’évoquer n’est qu’un faux et illusoire sacré. Pourtant, ne soyons pas pessimistes puisque, selon Jung, le sacré « fait partie intégrante de la structure de la conscience humaine », Nous pouvons voir à travers les exemples développés le besoin toujours présent en l’homme de rechercher quelque chose qui puisse combler le vide de son existence. Il cherche à transcender le quotidien et à renouer, artificiellement bien sûr, avec quelque chose d’autre qui puisse répondre à un besoin intense de donner un sens à son existence, soit par la possession d’objets éphémères, soit par des fêtes ponctuelles et ritualisées, soit par une certaine idolâtrie, soit par ce qu’on appelle « les rituels d’effervescence communielle ». Mais il ne frappe pas à la bonne porte, car percevoir le sens réel de notre propre existence ne peut se faire qu’à travers une authentique expérience du sacré. Nous pouvons espérer que l’homme se détournera «des illusions de l’apparence que lui offre une raison qui a perdu l’esprit» et retrouvera le chemin du sacré en lui-même et par lui-même. Ne sommes-nous pas le temple du sacré construit sur le sacrum, clé de voûte sur laquelle s’appuie le temple de notre corps ?

Déc. 2019 : Qu’en est-il du sacré aujourd’hui ?

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